Les croix Lithuaniennes.

B. Ginet-Pilsudzki
Secrétaire de la Section Ethnogr. dans la Com. Anthrop. de l'Académie des Sciences à Cracovie.

    Lorsque les grandes puissances européennes auront cessé leur combats meurtriers, lorsque la vieille Europe considérera avec honte l'oeuvre de mort et de destruction accomplie, bien des provinces, bien des pays entiers mériteront le nom de terre de tombes et de croix. Ce nom conviendra avant tout à ceux qui, piétines par des millions d'hommes et de chevaux, des armées en marche et en retraite, ont servi durant des mois entiers de terrain à des combats d'une étendue effroyable. Ce seront parmi les autres les terres de Pologne et de Lithuanie.

Ces deux pays constituèrent depuis la fin du XIVe siècle jusqu'en 1795 la République polonaise.

    Par un étrange décret de la Providence, la Lithuanie et plus directement sa portion appelée Samogitie, située près des côtes de la mer Baltique, avait eu, dès l'époque de sa conversion au christianisme jusqu'à nos jours, une prédilection particulière pour les croix en bois. Elle en avait semé le pays avec une telle abondance que le poète et géographe polonais W. Pol (la première moitié du 19 s.) a donné à la Samogitie le nom de «sainte terre de Dieu».

Mis à part les petits sanctuaires, on rencontre beaucoup de croix le long des routes et des villages polonais; les contrées habitées par les Blancs-Russiens en sont également pourvues; cependant la Pologne et la Russie-Blanche doivent céder le pas à la Lithuanie, dont les paysages sont inséparables des hautes croix dominant les croisements des routes, se dressant dans les forêts, les champs et jusque dans les cours des habitations villageoises. Dans la première moitié du XIXe siècle les croix en Samogitie étaient si denses, que l'espace qui les séparait ne dépassait pas quelques dizaines de mètres.
[1]

    Dans quelques siècles la simple croix latine a passé par une longue série d'évolutions et s'est finalement transformée en une sorte de petit sanctuaire placé sur un pilier ou cloué à une croix. Il est aisé d'observer, surtout lorsqu'on a une riche matière sous la main, la transformation graduelle et la parenté des types transitoires. Chaque district ou même chaque paroisse a une prédilection pour telle forme, telle gran­deur, pour tels ornements ou statuettes de saints. Les dernières, sculptées dans le bois, n'ont pu s'affranchir des cadres étroits de l'iconographie qui paralyse toute envolée. L'image la plus en faveur et de conception toute populaire est celle d'un Christ représenté à demi-nu, une main posée avec lassitude sur un genou l'autre appuyée sur le coude soutenant le menton. Les traits du Christ sont empreints d'une telle tristesse que le cœur se serre en le voyant. Les Lithuaniens appellent ce Christ «
Smutkelis»[2]. Les ornements qui décorent les croix d'abord de forme géométrique et d'exécution plutôt primitive, changent sensiblement avec le temps. On sent le fini dans le travail et les décorations sont empruntées à la vie végétale.

Plus particulièrement intéressants à ce point de vue sont les ornements en fer surmontant les toits des croix et des petits sanctuaires. A côté d'une grande simplicité ou d'une riche fantaisie, on perçoit la noblesse de la ligne au goût raffiné, et l'on se refuse à croire que leur berceau est une forge de village et leurs auteurs de simples forgerons parfaitement étrangers à toute école. Les croix, les petits sanctuaires, les statuettes des saints sont également leur oeuvre; quelquefois c'est aussi celle des petits pâtres de village. Ici l'on voit l'aptitude peu commune du peuple lithuanien pour les métiers en général, et l'on ne peut que regretter que jusqu'à ce moment on n'ait pas créé d'écoles professionnelles pour développer ces qualités innées.

Malgré la réelle difficulté qu'il y a de classer les croix lithuaniennes en types sépares, leur meilleur connaisseur actuel, M. Michel Brenstein, de Wilna, distingue cinq types sous le rapport des différences des principes constructifs. Cependant il réduit ses observations strictement à la Samogitie.
[3]

  1. Type le plus ancien qui tend à disparaître. Croix surmontée d'un petit toit: c'est la plus rapprochée de la simple croix latine. Elle se compose d'un pilier aux bras raccourcis sur lesquels est posé un petit toit conique terminé par une minuscule croix en bois ou en fer
    Deux croix et quatre ornements en fer du district de Telche.
    Deux croix et quatre ornements en fer du district de Telche.
     

  2. Les sanctuaires proprement dits. Sur un simple pilier est placée une boîte de forme carrée, parfois cubique, dont les parois souvent dans le style baroque, s'ouvrent d'un ou de plusieurs côtés. C'est un restant de très anciens sanctuaires qui eux étaient formés d'un petit toit posé sur quatre colonnettes reposant à leur tour sur une base soutenue par un pilier. Le petit toit servait d'abri aux statuettes des saints. Les sanctuaires de ce type sont vitrés quelquefois d'un ou de tous les côtés. Une variété de la même espèce sont les sanctuaires en forme de grande boîte, mesurant jusqu'à 2 m. de hauteur. Les boîtes sont posées sur des piliers très bas et renferment des figurines représentant des scènes de la vie du Christ et plus spécialement de la Passion.
  3. Les sanctuaires en forme de maisonnettes, hautes de 1 à 2 mètres. Certaines de ces maisonnettes possèdent une ouverture sur le devant, surmontée d'un toit qui s'appuie sur des colonnettes, d'autres ont portes et fenêtres, d'autres encore entièrement vitrées d'une tire-lire, dont les offrandes servent aux réparations nécessaires. Dans un ou l'autre de ces sanctuaires se trouve un autel minuscule orné d'images et de statuettes de saints. Anciennement ces sanctuaires étaient souvent placés sur des pierres ou dans de vieux chênes: ces pierres, la légende les supposait être d'anciens autels païens. De nos jours c'est une simple maçonnerie en pierre ou en brique qui leur sert ordinairement de base.
  4. Les très petits sanctuaires qui ne dépassent pas 1 m. de hauteur. Ils sont suspendus sur des arbres bordant une route ou isolés sur quelque coteau: le plus souvent des chênes ou des pins. Ils n'ont qu'une ouverture vitrée parfois sur le devant et sont richement sculptés et même peints. A l'intérieur est souvent une statuette représentant le Jésus «triste», plus rarement la Ste Vierge ou une croix.
  5. Les croix latines donnant par degré le change aux petits sanctuaires, se distinguent des croix polonaises et blanc-russiennes par leur riche ornementation sous forme de rayons entourant la Passion et formant un «soleil*, ainsi que de boiseries courant le long de la ligne verticale et des épaules. Souvent on y cloue tous les emblèmes de la Passion.Les bras de la croix supportent aussi parfois des statuettes de la Ste Vierge, de Ste Anne, de Ste Madeleine. Le sommet de la croix est surmonté d'un pélican nourrissant ses petits, d'une petite croix en fer, d'un minuscule drapeau en forme d'archange avec une trompe, d'un coq, d'une croix à huit rayons. En Lithuanie comme partout ailleurs la croix doublement barrée (à transversale double) protectrice de la peste est très populaire. Les Lithuaniens exprimaient leur attachement aux croix et aux sanctuaires, par le faste avec lequel ils les installaient et qui dépendait de la richesse du donateur. Une foule d'invités se réunissaient et après les cérémonies prescrites par l'Église et exécutées par les prêtres, commençaient chez les paysans riches les agapes qui duraient quelquefois plusieurs jours, et où coulait à flots la bière fabriquée à la maison.[4] Ce qui porta un coup mortel au développement de l'ornementation de l'art populaire exprimé dans les croix et petits sanctuaires, fut l'ordonnance barbare et brutale du fameux dompteur de la révolution polonaise de 1863, M. N. Mourawyew, donnée le 8 juin 1864, par laquelle il était défendu non seulement de fonder des croix nouvelles, mais de restaurer les anciennes. C'était un des moyens du gouvernement russe, qui systématiquement, tendait à russifier la Lithuanie, à abaisser le catholicisme pour préparer le terrain à la propagande du rite oriental qu'on introduisait de force chez les Grecs-unis en Russie-Blanche, province voisine. Comme de raison, la population lithuanienne ne se résigna pas si facilement à cet ordre qui frappait douloureusement son attachement pour sa religion et l'église catholique. Avec angoisse on épiait chaque croix qui vacillait et quelle tristesse, quel chagrin pour ceux qui depuis de longues années étaient habitués à prier aux pieds de ces symboles de la foi, mis là par leurs pères ou ancêtres, et qu'un coup de vent jetant à terre condamnait à l'oubli et à la pourriture! On se réunissait la nuit pour délibérer comment remédier au mal. Souvent on décidait d'envoyer un rusé compère connaissant les côtés faibles des employés de l'administration, pour fléchir les bons par la prière et les cupides par l'argent. Bien des fois dans mon enfance j'entendais raconter par ma grand' mère et mes tantes l'histoire du sauvetage de nombreuses croix, par l'appel qu'on avait fait aux âmes généreuses de certains hommes au pouvoir restreint, mais qui comprenaient la monstruosité de cette inique ordonnance, ou bien par le tout puissant pot-de vin. Pour dépister la vigilance de la police qui dans son zèle excessif tracassait impitoyablement la tranquille population, on badigeonnait d'une certaine couleur la croix qui allait tomber — en même temps on en fabriquait une autre en cachette, qu'on recouvrait de la même nuance, et une nuit bien sombre, après avoir posté des sentinelles tout autour, et aussi silencieusement que possible, on installait l'alter ego de l'ancienne croix, c. à d. la nouvelle, en enlevant bien vite les restes de l'ancienne. Les multiples représentations faites par les sphères ecclésiastiques et privées ont abouti après trente-deux ans à l'ukaze impérial du 14 mars 1896 lequel, en éloignant la circulaire du général gouverneur, faisait des restrictions quant aux croix construites en matières durables. Surgit alors une nouvelle époque pour les croix de bois. Elles reparaissent sur les routes et les champs, mais en nombre restreint.

Une croix daus le village d'Olsiady (district de Telche).
Une croix daus le village d'Olsiady (district de Telche).


Hélas les croix lithuaniennes d'aujourd'hui perdent leur cachet d'ornementation antique. La forme et la construction archaïque se perdent de plus en plus: à leur place apparaît la croix latine tout à fait simple.
[5]. Il faut espérer que les jeunes artistes lithuaniens vont s'en émouvoir et en dirigeant les sculpteurs villageois, ils leur soumettront comme motifs d'ornements, les anciens dessins modernisés selon les goûts actuels. Un album [6] de croix lithuaniennes, édité par un groupe d'artistes, prouve l'attrait de ce genre d'ornementations. Espérons que le travail de ces artistes patriotes n'en restera pas là.

Une croix daus le village de Plaunguiany (district de Telche).

Une croix daus le village de Plaunguiany (district de Telche).

    Les croix lithuaniennes représentent une étude des plus curieuses pour les ethnographes, qui après avoir constaté leur état présent, devront aller au fond de leur genèse et de l'histoire de leur développement.

    Il convient de commencer dès les origines du christianisme. Les premiers chrétiens ne pouvant mettre sur leurs monuments les signes des croix, les remplacèrent par des emblèmes sous forme d'une ancre ♀, d'un trident Ψ, ou d'un dix romain Х.

    L'adoration de la croix était réduite au culte privé; plus tard cependant lorsque les persécutions eurent cessé et que la véritable sainte croix eut été retrouvée, son adoration reçoit un caractère public et solennel. La dévotion à la croix sainte et à ses reliques était si grande au Vme siècle et dans les sui­vants, que ceux mêmes des empereurs d'Orient qui persécutaient les icônes et le culte des images, ont respecté le culte de la croix. Cette graduelle propagation de la dévotion à la croix à provoqué maints abus et une fausse conception de l'idée qu'elle incarnait. Déjà Saint Ambroise en parlant du culte de la croix trouvait nécessaire de souligner l'idée: «Adorons le Christ notre Roi suspendu sur le bois, mais non le bois lui même.» D'après les édits de Valentin et de Théo­dose, nous voyons que les croix étaient souvent placées dans des endroits très mal choisis.[7] En France, au moyen-âge, on installait les croix dans les carrefours, à l'entrée des villes et des villages. La plupart de ces croix étaient élevées en commémoration d'un fait important, en signe d'expiation, de protection, ou simplement pour marquer la délimitation des propriétés. [8].

    Pendant les XIVme et XVme siècles, on donna aux croix des chemins une grande richesse; on multiplia les figures qui accompagnaient le Christ, tout en conservant les dispositions primitives. La plupart de ces monuments ont été détruits pendant les guerres de religion ou à l'époque de la révolution.
[9] .

    Les croix dans les cimetières étaient auparavant rarement placées comme attributs de martyrs quel qu'ait été d'ailleurs le supplice du saint enseveli, et ce n'est que progressivement que l'on commença à poser les croix sur chaque tombe chrétienne.

    La Lithuanie reçut le baptême ainsi que la croix des mains de la Pologne au XIVme siècle, quand la reine de ce pays, Hedwige, épousa le grand duc de Lithuanie Jagiello et quand ces deux pays voisins en formèrent un seul lié par une union personnelle en 1387 (et réelle en 1569).

    Le nom de la croix en lithuanien kryžius provient du polonais krzyż. Dans ces temps là, en Pologne, la dévotion à la croix devait exister à l'exemple de celle qui régnait en Europe occidentale. Les traces de cette vénération se retrouvent dans les époques ultérieures et jusque dans les temps présents. Dans certaines provinces on changea de matière de construction: le bois fut remplacé par le fer.

    Cependant les hautes croix de bois
[10], situées près des villages et aux croisements des routes étaient il y a peu de temps encore le trait caractéristique du paysage polonais, et chaque ami de l'art populaire déplore de voir se propager les croix affreusement banales en fer coulé posées sur une base maçonnée. Le docteur Matlakowski dit en parlant de ces produits: «Aucun trait, aucun pli de vêtement, aucune inexactitude de dessin qui trahisse l'âme qui les a créés».
[11].

    Encore maintenant en Pologne pendant les épidémies, particulièrement celle du choléra, on pose au bord des routes des croix pour lesquelles on choisit le bois de tremble.
[12]
.

    Le premier modèle de ces petits sanctuaires mentionnés plus haut, que l'on clouait aux arbres, a été apporté de la Pologne en Lithuanie. Z. Glogier, qui a particulièrement étudié le passé de la Pologne, dit en parlant de la vénération qu'on a toujours eue pour le chêne: «Les gens pieux, pour déraciner les superstitions, suspendent à ces arbres, dont les formes doivent avoir une particularité quelconque, excroissance, grandeur, etc., des images, spécialement de la Ste-Vierge. Une telle image acquérait un charme particulier, s'il s'y rattachait une légende sur l'apparition de la Ste-Vierge sous forme d'un rayon lumineux jouant entre les feuilles». Les Polonais n'avaient pas un moindre penchant pour les petits sanctuaires avec des figures de saints dedans. Glogier écrit:*)
[13] : 1) «Les riches construisaient non loin de leurs habitations des chapelles avec des caveaux, les moins fortunés des poteaux avec une figurine du Christ, de la Ste-Vierge ou d'un saint avec un petit toit dessus pour les préserver. La noblesse, les bourgeois et les paysans faisaient de même.»  Le long du chemin que parcourut Saint Adalbert en allant de Cracovie à Gnezne, partout où il s'arrêtait pour instruire le peuple, on plaçait des petits sanctuaires commémoratifs: les ponts et les gués étaient marqués par une figure de St. Jean-Baptiste. Nul doute que ce qui a été fait chez eux pendant qu'eux mêmes étaient baptisés par les missionaires étrangers, les Polonais le refirent durant la pacifique christianisation de la Lithuanie. Le noble zèle du gouvernement polonais à affermir et propager la religion chrétienne en Lithuanie, est connue dans l'histoire.

    Nouveau converti, le roi Jagiello prenait grandement part à cette oeuvre; à chacun de ses voyages annuels en Lithuanie, il instruisait lui-même son peuple, l'engageait à apprendre le catéchisme et par de riches cadeaux le gagnait à l'étude des prières et des vérités de la foi.
[14] . On présume que là où les instructions des rois, des évêques, des missionnaires avaient lieu, on plaçait immédiatement des croix qui peu à peu évoluaient en chapelles et églises. La facilité avec laquelle les Lithuaniens ont accepté l'adoration de la croix au XVme et XVIme siècle peut être selon moi attribuée à deux motifs:
  1. L'union de la dévotion aux arbres sacrés et aux bocages, et des petits sanctuaires cloués sur les arbres choisis.

    Il est vrai que les bois sacrés, représentant aux yeux des Lithuaniens une sorte de refuge des dieux, étaient généralement rasés, mais la destruction des arbres isolés présentait plus de difficultés. Le clergé catholique pouvait ordonner qu'on abatte les arbres vénérés par la foule, devant lesquels on célébrait le culte, mais restaient épargnés ceux qui n'étaient connus que de certains individus.
  2. [15]. Pour les sauver de la destruction, les néophytes eux-mêmes pouvaient attacher aux arbres les symboles de la foi chrétienne, sans pour cela cesser de déposer à leurs pieds les offrandes sanctifiées par la tradition des siècles antérieurs. Le clergé dans beaucoup de cas reculait devant les moyens extrêmes pour déraciner de l'âme du peuple [16] le culte des arbres sacrés. Pour faciliter le passage à la foi chrétienne, il désirait pousser vers le culte du Christ et des saints au moyen d'images et de petits sanctuaires cloués aux arbres sacrés.
  3. Rien cependant selon moi n'a influé sur les croix de bois en Lithuanie comme la possibilité d'unir dans une série de générations l'idée des deux mondes: chrétien et païen, par les croix tombales. Il est généralement reconnu que les céré­monies funèbres se conservent le plus obstinément. Le Chritianism défendait de brûlerles corps: et comme il n'y avait pas encore de lieu consacré à la sépulture, chaque famille en sevelissait ses morts dans des lieux différents, probablement là où jadis ils les brûlaient selon leur ancien rite. Cet isolement favorisait l'accomplissement des pratiques païennes, telles que l'emploi des pleureuses, les repas funéraires. Le placement des croix sur les tombes, donnait au peuple encore profondément païen l'apparence d'appartenir à la religion de l'Etat. Les Lithuaniens de Prusse, deux cents ans après avoir reçu le baptême, ensevelissaient encore leurs morts dans les champs et les bois,
  4. [17], là où jadis les corps des ancêtres avaient été brûlés et enterrés. Auprès de ces tombes on festoyait en l'honneur des morts et des dieux en les évoquant par des sacrifices sur place et dans les habitations. Le Christianisme s'en mêla pour autant que sur ces endroits non bénis l'on plaçait des croix non bénites également. L'évêque Samien Michel vers l'an 1430 les fait détruire et défend de les replacer. Malgré cela les abus continuaient sans être rigoureusement réprouvés, excepté dans les cas d'excès particuliers. Ce n'est qu'au XVIme siècle que l'on se mit énergiquement à réagir et en même temps on s'intéressa scientifiquement à ces restes du paganisme. [18]

Dans les endroits plus éloignés du centre de culture, telle la Samogitie cet état de choses cessa deux siècles plus tard que partout ailleurs. L'évêque samogitien Georges Tyszkiewicz, au synode de 1636, défend aux prêtres les oraisons funèbres et autres cérémonies hors de l'église. L'évêque de Luck déclare au peuple que quiconque ensevelira un mort dans les bois ou les champs sera excommunié. Le synode de Vilna en 1744 ferme durant trois mois l'entrée de l'église à celui qui enterrera dans les bois ou les champs [19]. En même temps les évêques tâchaient de mettre de l'ordre dans les cimetières éloignés de l'église, quoique également bénis par le clergé, et dans ceux qui étaient situés dans son enceinte. Les synodes défendent de paître le bétail dans les cimetières, d'y laisser entrer les troupeaux; ils ordonnent de les entourer d'un mur ou d'une haie, ou de creuser un fossé alentour. Mais il n'est pas facile de vaincre les coutumes populaires: aussi jusqu'à présent, il existe en Lithuanie beaucoup de cimetières en dehors des paroisses dans les champs et les forêts.

3) Quand les réminiscences païennes eurent été réduites à leur minimum, quand le peuple attaché de toute son affec­tion à la religion catholique en devient le soutien fidèle et dévoué, survient l'époque tragique qui fait perdre l'indépendance à la Lithuanie ainsi qu'à la Pologne. La nation entière courbée sous les malheurs cherche un refuge dans la foi, chaque jour plus profonde et plus vive. Au culte ardent de la Vierge s'ajoute celui du Christ, de sa passion, de ses souffrances. Les croix et les sanctuaires se multiplient, tantôt en souvenir des glorieux faits du passé rendus plus chers encore, tantôt, à l'heure des soulèvements des Polonais et Lithuaniens pour la patrie commune, en signe de supplications. Bien nombreuses aussi surgissaient les croix après chaque soulèvement. La guerre contre l'envahisseur paraissait en Lithuanie sous la forme de combats de francs-tireurs. Ceux qui tombaient étaient enterrés isolément par leurs compagnons d'armes où et comment ils en avaient le pouvoir. Pour retrouver leurs êtres chers, morts au hasard dans les bois, les chaumières, les châteaux, les familles fai­saient parfois de très longues recherches. Sur la tombe soltaire perdue dans quelque coin du pays, ou plantait une croix, remplaçant celle qui avait été ébauchée à la hâte par une main étrangère.
    Le féroce Mourawyew, dompteur de la révolution de 1863, comprit parfaitement la signification patriotique des croix, et dans un ukase que nous avons mentionné plus haut, défendit d'en ériger de nouvelles, et de restaurer les anciennes. Lo malheureux peuple, harcelé, torturé par des persécutions incessantes, faiblissant dans son courage, se prosterna aux pieds de ses vieilles croix en suppliant la grâce, la justice, la liberté.

    La nation Lithuanienne, malgré la dévastation radicale de la plus grande partie de son pays, espère toujours que cette grande guerre lui rendra une patrie libérée. Des milliers et encore des milliers de ses fils obligés de gagner leur pain dans un dur exil, rêvent à l'heure du retour où il leur sera donné de s'agenouiller au pied de la croix protectrice de leurs villages et d'ériger une petite chapelle avant de nouveaux labeurs sur cette terre natale tant aimée. Et tous les ardents patriotes, faisant partie de la sphère intellectuelle du pays, croient fermement qu'ils pourront bientôt faire construire de grandes et belles croix ornementales, fondées par des villes, des villages, et des associations, en signe de reconnaissance, pour Téloignement définitif de leur nation de cette croix du Seigneur qu'elle supporta avec sa sœur la Pologne durant de longues années avec toute l'humilité chrétienne, mais qui la fit fléchir maintes fois sous le poids terrible de la douleur et de la désespérance.

(Les illustrations dans le texte ont été dessinées par M. K. Zwigrodzki, de Rappersivil.)

[1] Ľabbé A. Jucewicz Caractéristique de la Samoditie. Wilna 1840. p. 4.

[2]
Mot provenant du polonais "smutny"-triste. Cette image du Christ était répandue autrefois dans toute la Pologne. De nos jours elle existe encore dans les environs de Lemberg et dans les Tatra. Il est évident qu'elle a été apportée en Lithuanie de la Pologne.

[
3] Brenstein M.
Croix et chapelles samogitiennes, dans les Notes antropologiques, archéologiques et ethnographiques, éditées par ľAcadémie des Sciences à Cracovie VIX. 1907. 1–16 p.

[4]Brenstein M. 1. c. P.5.

[5] Brenstein M. 1. c. p.7.

[6] Les croix lithuaniennes. préface du Dr. Basanavitius. Les vignettes en style lithuanien du peintre A. Zmudzinavicius. Vilna 1912.


[
7]
Catholic Encyclopaedia s.v. Cross.

[8]Nouveau Larousse Illustré s. v. Croix

[9] ibidem.

[10]La croix était haute principalement, pour que, à mesure qu'elle pourrissait, elle puisse être renfoncée

[11] Matlakowski. Les bâtiments du peuple à Podhalie. Varsovie 1902 (polon.).


[12] Ľabbé W.Siarkowski.Recueil des matériaux ethnographiques.
Ed. Ac. des Sc. Cracovie (polon.). t. II. p. 240.

[13]Encyclopedie de l'ancienne Pologne v. II. p.2 (en polon.)

[14] Dr. Fijalek.Le christianisme en Lithuanie  (dans ľ œuvre La Pologne et la Lithuanie. Cracovie 1915). p. 62 (en polon.).

[15] Glogier mentionne un grand nombre de légendes populaires polonaises touchant le chêne; le chêne appelé «Docteur» dans le gouvernement de Kielce. — Le fameux Baublis en Samogitie, abattu en 1912, qui avait plus de mille ans. Il était envisagé comme un arbre sacré à l'époque païenne, et n'a cessé de l'être jusqu'à la fin de son existence.

[16] A. Brückner. L’ancienne Lithuanie. Varsovie 1904. 156 p. (en polon.).

[17]  Brückner. I. с. str. 45.

[18]  Brückner. I. c. str. 46. 

[19]  Glogier. I. c.
 
OCR conversion:  Rafał Charłampowicz
Correction and text formatting: Jurand B. Czermiński